Les
politiques de réingénierie de l’État
auront sans doute d’importantes conséquences
sur l’environnement. Nommons, par exemple, la
ferme intention de Jean Charest (ex-ministre de l’Environnement
au fédéral de 1991 à 1993) de
développer le potentiel hydroélectrique
du Québec à son plein maximum. La progression
du capitalisme à travers la biosphère
est vouée à la ruine écologique.
Pour
l’instant, il n’y a pas de projet de loi
parrainé par le ministère de l’Environnement.
Toutefois, la réingénierie se traduira
en diminution des services à la population
et de l’intervention de l’État
dans certains secteurs. Il est donc clair que la protection
de l’environnement, la sécurité
alimentaire, l’autodétermination des
populations autochtones, la production sans exploitation,
les espaces verts pour les communautés moins
nanties, un transport en commun abordable et l’étiquetage
obligatoire des organismes génétiquement
modifiés devront passer leur tour.
Mais
il ne faut pas se leurrer : une augmentation des budgets
du ministère de l’Environnement ne se
transformera pas nécessairement en modes de
vie et en communautés durables! Le système
capitaliste saigne l’environnement et va continuer
de le faire jusqu’à son démantèlement.
La destruction et l’exploitation des ressources
naturelles ainsi que l’appauvrissement des communautés
sont le carburant de la croissance économique,
si nécessaire à la survie d’un
capitalisme assassin.
La réingénierie de l’expression
« besoin vital»
À
travers son discours néolibéral, le
PLQ jongle avec un enjeu socio-environnemental des
plus fondamentaux : la tarification voire même
la privatisation, de l’eau potable. Et oui,
le ministre de l’Environnement, Thomas Mulcair,
se lance dans la promotion des compteurs d’eau.
Mais attention, seulement pour les individus, pas
pour les entreprises et pas pour les commerces. L’idée
de cette nouvelle tarification est, semble-t-il, de
réduire la consommation d’eau des résidantEs.
Pourtant, les industries sont les plus grandes consommatrices
d’eau potable ! Cherchez l’erreur... L’erreur,
c’est que les compteurs d’eau n’ont
rien à voir avec l’objectif louable de
conserver l’eau potable. Selon Pierre J. Hamel,
professeur-chercheur de l’Institut national
de recherche scientifique qui conduit une étude
sur les impacts des compteurs d’eau, ce mode
de tarification 1) n’évite pas le gaspillage,
2) appauvrit davantage les pauvres et réduit
la consommation reliée aux besoins de base,
3) entraînerait la disparition de la nappe phréatique
(l’eau souterraine qui est accessible, exploitable
et à faible profondeur) et, 4) peut même
faire réapparaître des problèmes
de santé publique d’antan, parce que
les gens réduisent leur consommation d’eau
reliée à leurs besoins sanitaires1.
Forcer les gens à diminuer leur consommation
d’eau en la tarifant engendre des conséquences
beaucoup plus dramatiques pour les personnes et familles
pauvres.
En
fait, ce type de tarification n’est pas si nouveau.
À Montréal, la taxe d’eau a été
« abolie « en 1986. En réalité,
cette taxe a été incorporée à
la taxe foncière, ce qui a généré
des hausses de loyers pour les locataires. Donc, on
paie déjà pour l’eau. On l’a
simplement oublié.
En Afrique du Sud
La
privatisation de l’eau séduit plusieurs
gouvernements autour du globe, agitant ainsi la carotte
devant les yeux avares des grandes compagnies d’eau
comme la Suez Lyonnais des Eaux et la Thames Water.
Les effets de la privatisation de l’eau planent
partout : en Bolivie, en Inde, au Ghana, en Afrique
du Sud, au Zimbabwe, même au Québec.
Et pourtant, la résistance riposte.
En
Afrique du Sud, le problème d’accès
adéquat à l’eau potable date du
temps de l’apartheid, quand des millions de
personnes ont été déplacées.
Patrick Bond, de l’Université Wits et
du Centre alternatif d’information et de développement
de Johannesburg en Afrique du Sud2, affirme que la
situation a empiré depuis la libération
en 1994, à la suite de l’adoption de
politiques néolibérales par le African
National Congress (ANC) et grâce aux «
conseils judicieux « de la Banque mondiale.
Plus spécifiquement, le gouvernement a décidé
de couper l’accès à l’eau
potable aux personnes qui ne pouvaient pas payer et
de ne pas octroyer de subventions suffisantes pour
l’installation de robinets et de toilettes à
tous les ménages à faibles revenus.
Au cours de la dernière décennie, on
a aboli l’apartheid racial pour le remplacer
par l’apartheid de classes !
À
Johannesburg, le système d’eau est confié
à la Johannesburg Water Company, elle-même
gérée par la Suez. En mai 2002, 20 000
ménages de Johannesburg se sont fait débrancher
l’eau et l’électricité pour
non-paiement de facture. En janvier 2001, l’Afrique
du Sud a vécu sa pire épidémie
de choléra causant plus de 120 000 infections,
dont 300 morts. La diarrhée et le taux de la
bactérie mortelle d’E.coli dans l’eau
ont également atteint des niveaux inquiétants.
Les sous-standards de qualité de l’eau
et de conditions sanitaires n’ont d’autres
justifications que le maximum de profit pour la Suez.
Et voilà que la Suez pousse l’audace.
Afin d’éviter les coûts reliés
aux (dé)branchements récurrents des
ménages pauvres, la Suez tente depuis 2003
d’installer des compteurs d’eau prépayés
dans les communautés appauvries de Orange Farm
et de Phiri. C’est le même principe que
la carte d’appel Bell : « Pas de cash,
pas d’eau, pas de vie». Depuis, le Anti-Privatisation
Forum, le Orange Farm Water Crisis Committee et le
Soweto Electricity Crisis Committee mènent
la guerre aux compteurs de la Johannesburg Water,
malgré la féroce répression policière.
« Destroy the meter, enjoy the water»
: des activistes arrachent les compteurs d’eau
et d’électricité et en redonnent
l’accès gratuit aux communautés.
Plusieurs groupes de la base se battent contre la
commercialisation de l’or bleue : les syndicats
veulent empêcher la dégradation des services
publics, les résidantEs se révoltent
face aux prix qui grimpent, à la qualité
de l’eau qui diminue et aux débranchements,
les femmes demandent de l’eau potable à
domicile et non à des kilomètres de
marche, on refuse les méga-barrages, on veut
arrêter la pollution des lacs, rivières
et nappes souterraines, on veut bloquer l’exportation
massive de l’eau...
À
Montréal
Évidemment,
la situation n’est pas aussi extrême à
Montréal. Mais la même idéologie
néolibérale domine. Les enjeux sont
analogues et les mêmes résultats sont
envisageables. Aujourd’hui, le système
d’aqueducs montréalais est désuet
et inefficace. Il a besoin d’un face-lift. Au
moins 40 % de l’eau fuit des tuyaux avant d’atteindre
le robinet ! Le maire Gérald Tremblay a mis
beaucoup d’efforts depuis son élection
pour nous préparer à l’implantation
d’une tarification de l’eau afin de remédier
à ce problème. Toutefois, le 27 novembre
2003, le maire Tremblay a annoncé qu’il
n’installerait pas de compteurs d’eau
dans les logements, du moins, pour l’instant.
La
rénovation des aqueducs sera plutôt financée
par un nouveau « Fonds de l’eau «.
Cet argent proviendra 1) de 14 000 compteurs d’eau
dans les industries, commerces et institutions implantés
à Montréal (pas les domiciles), 2) d’une
nouvelle taxe bleue ajoutée à l’impôt
foncier des propriétaires de logements et calculée
en fonction de la valeur de leurs propriétés,
ainsi que 3) d’un espoir d’appui financier
du fédéral et du provincial. Attention
! Le fardeau de la taxation retombera tout de même
sur nos épaules. Premièrement, toute
augmentation de taxes des propriétaires peut
être transférée directement sur
le coût des loyers des locataires. À
tous les ans, la taxe bleue augmentera peu à
peu et ce, jusqu’en 2013, alors qu’elle
devrait atteindre un coût moyen de 5$/mois par
logement. De plus, il semble improbable que Charest
ait l’âme charitable pour les aqueducs
de Montréal, considérant ses récentes
prises de position en faveur des coupures dans les
dépenses gouvernementales et d’un partenariat
plus important avec le secteur privé. Si le
fédéral ou le provincial refusait de
satisfaire les souhaits du maire Tremblay, est-ce
que les compteurs d’eau pousseraient dans tous
les logements de Montréal ?
Nous
vivons dans un système capitaliste qui est
basé sur la propriété privée
des moyens de production qui permet l’enrichissement
de quelques-uns. La réingénierie de
Charest continue dans ce sens-là. Les besoins
vitaux sont commercialisés et privatisés
au nom du profit. Les partenariats privé-public
répondent aux désirs de l’élite
capitaliste, tout en mettant la vie de plusieurs en
danger. Il n’y a pas d’exemple dans ce
monde qui démontrent que la privatisation de
l’eau peut promouvoir l’accès et
la qualité de l’eau potable. C’est
uniquement une belle passe de cash pour quelques individus
venimeux. À la source, la destruction massive
de notre environnement et la misère sociale
sont engendrées et perpétuées
par le système capitaliste. Ce système
doit être démantelé. La réingénierie
de l’État de Charest nous donne simplement
une raison de plus de le faire.
1
CSN-CCMM. 2003. Campagne contre la tarification de
l’eau.
Unité, Vol 17(9).
2
Patrick Bond a écrit plusieurs articles sur
le mouvement contre la privatisation en Afrique du
Sud sur le site de Z-Net
